Alphonse Allais, Inventeur?

par Philippe Grenier

Introduction de l'auteur: Le Petit Musee Alphonse Allais de Honfleur

En 2023 je vous avais présenté une célébrité honfleuraise Alphonse Allais, auteur à succès de nombreux ouvrages et de quantité de chroniques humoristiques.

Un musée, sans doute un des plus petits de France (8 mètres carré!) lui a été consacré à Honfleur et a longtemps occupé une pièce dans les combles de l’ancienne pharmacie tenue par son père ; elle a récemment fermé après 178 années d’existence. Mais ce musée a été transféré dans un local—de même dimension—situé en plein cœur de notre cité.


Ce musée avait été fondé en 1999 par Jean-Yves Loriot, «potard» c’est à dire préparateur en pharmacie de cet établissement (après une carrière surprenante dans le cinéma aux armées et à la chaîne régionale—France 3—de la télévision Française). Il en est, comme il se plaît à le dire lui même, le fondateur, le concepteur, le présentateur et l’homme d’entretien! Il m’arrive d’y sévir comme présentateur … 

Outre les artefacts d’une ancienne pharmacie on y trouve quantité d’objets incongrus, comme le crane de Voltaire enfant, une tasse à thé pour gaucher, des boules «Quies» noires pour femmes veuves, des timbres médicinaux pour soigner les fonctionnaires (malades) qui les collent sur les enveloppes ou encore cet appareil constitué d’une petite culotte à faire porter aux poules pondeuses, petite culotte équipée d’un ensemble horodateur - composteur pour certifier le jour de ponte! 

              Jean-Yves Loriot                                                                                           Philippe Grenier

On peut également y admirer la maquette d’une invention d’Alphonse Allais «l’ascenseur du pauvre» appareil destiné aux petites gens habitant les étages supérieurs des beaux immeubles haussmanniens. Il aurait permis à monsieur, rentrant harassé (ou imbibé d’absinthe) d’être hissé au 6ème étage de son immeuble par le mouvement contraire de son épouse, lestée d’un objet suffisamment lourd pour faire plus que contrepoids. Il ne restait plus alors à madame qu’à remonter à pied les 6 étages, les bras encombrés dudit contrepoids! 

Impossible de vous décrire ce musée dans le détail, mais venez donc le visiter lors de votre prochaine visite à Honfleur.

Mais au-delà de ses facéties, Alphonse Allais s’avère être un véritable inventeur.

Vous avez peut-être en mémoire l’article que j’avais consacré en 2023 à notre gloire locale où j’avais évoqué le brevet qu’il avait déposé en 1881 concernant la fabrication d’un café soluble et qu’un certain Morgenthaler, ingénieur chez Nestlé, avait, dans les années 1930, commercialisé sous la marque Nescafé.

C’était la première de ses inventions, mais certainement pas la dernière.

Son fond de commerce étant l’humour, beaucoup de celles-ci peuvent passer pour farfelues, de prime abord. Avec le temps, certaines, possédant une solide base scientifique, se sont avérées prémonitoires.

C’est ce que je vais m’efforcer de vous démontrer dans le quelques paragraphes qui suivent.


—P.G.



Alphonse Allais, inventeur?

Les fans d’Alphonse Allais ("Alphi" pour ses amis) connaissent l’invention pour laquelle il a déposé en 1881 le brevet N° 141530 au ministère de l’agriculture. Ils en connaissent également la genèse: durant son service militaire, Alphonse Allais, tout comme ses camarades de chambrée, n’avait que très modérément apprécié le breuvage dénommé «café» qui leur était servi au petit déjeuner. 

S’appuyant sur les connaissances qu’il avait acquises lors de ses études à la faculté de pharmacie, il imagina un procédé pour fabriquer du café soluble…. Invention sans doute trop en avance sur son temps et qui ne connut aucun succès commercial, mais là n’était pas l’ambition de notre héros. 

Plusieurs décennies après, un chimiste suisse dénommé Max Morgenthaler, travaillant chez Nestlé, mit au point (à la fin des année 1930 ) et après de longues recherches, un procédé de lyophilisation aujourd’hui mondialement connu et diffusé sous la marque «Nescafé». 

C’était la première des inventions d’Alphonse Allais, mais ce ne sera pas la dernière. 

Pour vous en convaincre, relisez donc ce livre commis par Jean Yves Loriot et Pierann (agrémenté de dessins humoristiques savoureux de Piboi), intitulé «Le génie du pote Allais» A l’évidence, plus que la science, le fond de commerce d’Alphonse Allais était l’humour et même si ses «inventions » n’avaient d’autre vocation que de faire rire, elles sont en fait celles d’un visionnaire. 

C’est dans cet ouvrage que j’ai puisé la matière de ce papier en m’attachant à démontrer, que sous une présentation volontairement farfelue, se cachaient souvent des idées très en avance sur leur temps, et dont on appréciera que très tardivement le bien fondé.

L’Autoroute

Plutôt que de paraphraser, le mieux est encore de citer Alphonse Allais: «Plus on réfléchit, en effet, plus idiote apparaît cette idée de faire voyager des gens, même à grande vitesse, au sein d’indéterminables tranchées, vestibules, semble-t-il, du sépulcre».

Pour lui, la solution réside dans la construction de viaduc, à l’image de ces ouvrages d’art—fort nombreux—qui, à son époque, étaient réalisés pour les nouvelles lignes de chemin de fer. Et d’imaginer «une série de viaducs, sillonnant dans tous les sens notre France adorée et dont l’usage serait exclusivement réservé à la circulation automobile».

Avez-vous une plus juste définition de l’autoroute? En France, il faudra attendre le 9 juin 1946 pour voir la mise en service du premier tronçon de la future autoroute de Normandie, entre Saint Cloud et Orgeval ... mais le meilleur est à venir (sur le plan financier cette fois). Il écrit:

«La simple question de prix, je le sens bien, se dresse encore, épouvante habituelle de nos timides compatriotes ... on a rien pour rien … un calcul démontrera que les profits de l’entreprise ne tarderont pas à couvrir les frais d’établissement et d’exploitation».

Et de donner une formule mathématique—fort juste—dudit calcul de rentabilité! On est très loin de la simple notion de l’humour, même s’il en adopte la forme. 

Cerise sur le gâteau, il va même jusqu’à imaginer «les mille concessions d’hôtels, restaurants, bars et commerces de toute sorte » qui viendront en améliorer la rentabilité. 

Et de conclure par un amusement mathématique où il calcule (à l’approximation près qu’il annonce ) la circonférence de la terre!

L’Arrosage des cultures a l’eau de mer

Indubitablement Alphonse Allais a retenu quelque chose des cours de chimie qu’il a suivi! Et comme pour l’autoroute, continuons à le citer:

« L’eau de mer est amenée dans de vastes bassins. On y ajoute une quantité scientifiquement dosée de nitrate d’ argent. Le chlorure de sodium de la mer se trouve décomposé. Il se forme du chlorure d’argent, sel insoluble, qui se précipite au fond du bassin, et du nitrate de soude qui reste en solution ... engrais riche en azote».

Les nostalgiques du tableau de Mendeleïev, dont je suis, n’auront aucune difficulté à valider la véracité de cette réaction chimique.

Deux idées prémonitoires émergent de ce qui pourrait passer pour une farce:

*L’idée de l’usage quasi industriel des engrais azotés (pour le plus grand bénéfice des industriels)

*L’usage de l’eau de mer, désalinisée par des procédés différents de celui imaginé par Alphi dans le but est de permettre des cultures là où la nature seule ne le permet pas.

Cette fois encore la réflexion va bien au-delà de la simple plaisanterie!

Batrachromatisme

Au début de l’ère industrielle qui allait engloutir progressivement les réserves naturelles de la terre, Alphi pense au contraire que ces ressources ne sont pas inépuisables et que de ce fait il faut les économiser. Il écrit : «les ingénieurs se décident enfin à penser que les entrailles de la terre ne sont pas inépuisables, plus tôt qu’on ne le pense, et qu’un jour viendra où notre globe, creusé, à l’instar d’un vieux navet, ne recèlera plus une parcelle de charbon, une goutte de pétrole».

C’est le point de départ de cette curieuse invention … peut-être pas aussi curieuse qu’on pourrait le penser.

Et d’évoquer l’emploi de «moteurs animés» mus par des régiments de batraciens ou de souris condamnés à circuler dans ce qu’il est, aujourd’hui, usage d’ appeler des cages d ’écureuil. Et là encore il aborde l’aspect économique, affirmant que les coûts de nourriture (récupérée à moindre frais comme déchets des grandes agglomérations), seraient couverts par la vente des déjections de ces animaux, valorisables comme engrais!

Bien que, sans doute volontairement, il n’utilise jamais le terme de « cage d’écureuil », on ne peut s’empêcher de penser à leur emploi du temps de la construction des cathédrales ou des châteaux forts … mais où la force motrice était produite par des hommes.

Le costume en peau de peche

A-t-il écrit ce qui suit avant ou après le terrible incendie du Bazar de la Charité à Paris en 1897? je ne saurais le dire. Toujours est-il que sa prise de conscience de la nécessité de prévoir des dispositifs de sécurité pour les établissements recevant du public, amorce une réflexion qui se poursuit de nos jours, au gré des catastrophes qui endeuillent régulièrement notre société. Il écrit:

« Une foule d’innombrables étrangers s’entasse chaque soir dans nos lieux de plaisir: la politesse française commande de rôtir nos invités en nombre aussi réduit que possible ».Et il ajoute « ce qui constitue le danger dans ces sortes de malheurs, c’est moins encore la flamme elle même que l’effroyable panique qui se manifeste dès le début du sinistre.»

On ne dit rien d’autre à ce jour!

Et de partir dans un délire sur la faculté des anguilles, à l’ épiderme qui les rend insaisissable, leur permettant du même coup de s’échapper plus facilement.

Bien des décennies après, des recherches ont été menées, basées sur l’examen des caractéristiques de l’épiderme des dauphins en particulier, recherches qui ont permis de mettre au point des vêtements pour améliorer la pénétration dans l’air des sportifs de haut niveau et la pénétration dans l’eau des submersibles. Cela a permis d’économiser de l’énergie et les a rendu plus difficile à détecter.

Les missiles catastrophores teleguides

«C’est le lundi 10 févier 1896 …. qu’une formidable explosion se produit en l’air au dessus de Madrid, jetant la terreur parmi les habitants.»

C’est ainsi qu’Alphonse Allais commence son propos et de poursuivre en évoquant «une lueur fulgurante et une formidable détonation ... les vitres volèrent en éclats».

Et de décrire, dans le contexte du différent opposant les États-Unis à l’Espagne au sujet de Cuba, l’invention par un savant de Cleveland d’un « curieux appareil catastrophore qui tient à la fois de la torpille, de l’obus et de l’aérostat». Précisant que cet engin pouvait être tiré d’un navire mouillé au large et éclater à l’emplacement voulu et au moment choisi! 

Une telle vision est véritablement prémonitoire, sachant que les premiers V1 ne seront tirés qu’a la fin de la Seconde Guerre mondiale. On ne peut que rester confondu devant ce qui à l’époque n’était que de la science-fiction, mais réalité tangible de nos jours.

Les bacteries motrices

Là encore le point de départ est une réalité scientifique qu’Alphonse Allais a eu loisir d’étudier lors de son passage à la faculté de pharmacie, ce qui laisserait à penser qu’il n’a pas fait que d’y passer!

Il évoque les recherches d’un ingénieur (d’Odessa!) sur «la bactérie saccharomyces cerevisiae qui produit la fermentation alcoolique en dédoublant le sucre en alcool et acide carbonique». Cette levure unicellulaire est effectivement utilisée dans la fermentation alcoolique (la bière en particulier) Et de préciser que dans une enceinte close, cette réaction chimique génère une forte pression.

Alphi part alors dans un délire, imaginant que l’on pourrait transporter le vin de son lieu de production au lieu de consommation en utilisant le gaz de fermentation pour actionner un moyen de transport conçu à cet effet. Il précise même que «les machines à bactéries, l’avenir ne saurait trouver ailleurs, car ce moteur-là ne risquera jamais de s’épuiser: quand il n’y en a plus, il y en a encore».

On peut sans doute en rire, mais … aujourd’hui des bactéries méthanogènes sont utilisées pour produire (sans odeurs), sur les exploitations agricoles, ou avec les boues des stations d’épurations, du méthane facilement transportable et donc utilisable. Ajoutons à la manière d’Alphi qui n’oubliait jamais le point de vue économique, que les résidus sont de plus utilisables comme engrais.

Le chrysoscope

Curieux néologisme de notre ami Alphi, qui était une fin lettrée.

Un peu de sémantique pour rappeler que le préfixe d’origine grecque chryso signifie «or » et que la seconde partie du mot (encore grecque: skopein) renvoie au sens d’observer (microscope par exemple). D’observer à détecter il n’y a qu’un pas!

Mais comment est venue à Alphonse Allais l’idée de ce curieux engin?

Sans doute en observant que nos amis d’outre—atlantique restaient contaminés par la fièvre de l’or. Et d’imaginer un schéma de financement par des investisseurs privés de la fabrication industrielle d’un engin capable de détecter aisément la moindre parcelle d’or: le chrysoscope!

Graham Bell, génial inventeur, en avait posé les fondements en démontrant l’incidence de la présence d’un objet métallique dans un champ électromagnétique. C’est cette idée qu’ a sans doute retenue l’inventeur, apprenti investisseur, dont Alphonse Allais nous conte l’histoire.

Mais pour justifier qu’il ne reste pas de traces suffisantes de cette invention, il échafaude le scénario suivant:

«Oh! mes pauvres amis. Il vient de m’arriver une aventure! ... imaginez-vous qu’en passant près de la banque de France, rue Vivienne, l’aiguille de mon instrument s’affole. Je me suis mis à courir pour soustraire mon appareil à l’influence de tout cet or. Malheureusement il était trop tard ... je n’était pas arrivé à l’angle de la rue, que mon pauvre instrument était réduit en miettes».

Jean-Yves Loriot, je ne sais comment, a réussi à les récupérer, et vous pourrez les admirer dans son petit musée à Honfleur!

 Il faudra attendre 1930 pour que soit commercialisé un tel détecteur de métaux, plus connu de nos jours sous le vocable de «Poêle à frire».

On peut voir aujourd’hui des rapaces—sans ailes—arpentant nos plages ou nos campagnes à la recherche d’un hypothétique trésor. Et si c’était de cela dont Alphi voulait aussi se moquer?

Je pourrais continuer, mais je préfère vous renvoyer à cette œuvre citée en exergue et que je vous recommande de lire.

Alors comment conclure: Alphonse Allais inventeur? Sans aucun doute, mais surtout extraordinaire visionnaire.


—avec l’aimable autorisation de Jean-Yves Loriot



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